Passion pour la vallée d'Avre

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Retrouvez ici un extrait du "collier de Blanche".

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Février 1350

L'hiver était glacial. Depuis trois jours, de gros nuages fuyant vers l'est, laissaient sur les pentes de la vallée un lourd manteau de neige. Les hêtres ployaient sous ce nouveau fardeau. Des branches fatiguées craquaient parfois sous ce poids additionnel dans un déchirement sinistre.

Cinq mois étaient passés depuis le jour où il avait fui le hameau, ayant mis en terre les corps défigurés de ses parents et de ses frères. La peste noire s'était répandue comme une traînée de poudre, décimant sur son passage des contrées entières. Il se demandait encore pourquoi il avait survécu... Réfugié dans une grotte, découverte sur l'une des pentes de la vallée au milieu de la forêt, il cherchait depuis à effacer le souvenir de ces jours terribles, sa lutte contre la maladie, le sentiment qu'il lâchait prise et son réveil, un matin, épargné mais dernier survivant d'un cauchemar. Les images lui revenaient sans cesse... L'odeur, les corps en décomposition, la peur qui lui oppressait encore le ventre au moindre bruit. Lorsqu'il entendait le croassement d'un corbeau, il percevait encore leurs cris rauques alors qu'ils tournoyaient autour du hameau... Tout cela s'ajoutait à l'immense déchirure qu'il ressentait en pensant aux siens, masquant d'une ombre noire la douce et heureuse vision du bonheur passé. Son enfance était loin maintenant, comme le fil ténu d'une toile d'araignée dans la fraîcheur du matin. Il avait beau s'y accrocher, chercher dans le souvenir des lueurs d'espoirs, sa mémoire ne cessait de revenir à ces jours terribles et remuait une plaie encore ouverte en lui...

Simon avait seize ans quand la maladie avait ravagé la région. Il avait tout perdu. Ses frères et sÅ“urs, tous les voisins, mêmes les cousins qui demeuraient au village tout proche. Pourquoi était-il encore en vie ? Qu'est-ce qui l'avait épargné ? Il ne pouvait le dire. Il lui semblait presque injuste qu'il soit encore là alors que tous ceux qu'il aimait étaient morts. Pendant plusieurs semaines, il avait erré, abattu, se nourrissant de fruits abandonnés dans les vergers déserts. Et puis lentement, il avait repris le dessus. Ses cauchemars avaient laissé place à un désir de vivre, de survivre.

Malgré son jeune âge, Simon était déjà trapu. Son cou large et ses épaules épaisses faisaient penser à ces taurillons normands que l'on pouvait trouver au marché de Verneuil. Il était bâti comme son père, même si ses bras n'en avaient pas encore la rondeur. Pourtant il était capable de travailler la terre, d'abattre un arbre, de labourer un champ... Alors il s'était attelé à la tâche. Délaissant le hameau et ses souvenirs, il avait aménagé cette grotte comme une nouvelle maison. Elle avait bien vingt pieds de profondeur sur dix de large. L'ouverture, d'abord étroite, s'élargissait au fur et à mesure que l'on s'enfonçait dans la roche aux parois souvent humides. Il avait obstrué l'entrée par des branches et quelques peaux enchevêtrées. Plus loin, une mince ouverture se perdait dans la colline et assurait l'évacuation de la fumée de ses feux. Quelques volutes s'échappaient près de cent pieds plus-haut, au milieu d'un taillis épais. Refroidies par la longue traversée souterraine, elles passaient inaperçues. C'était un refuge idéal. La nuit, parfois, il entendait les loups roder à proximité. Pourtant ces derniers ne s'étaient jamais attaqués à lui.

Au début, la solitude forcée lui avait pesé. Maintenant, il en trouvait des joies. Il organisait son temps en fonction du soleil, se levant dès l'aube pour relever les pièges qui lui assuraient sa nourriture de base : un lapin, une grive, parfois même un faisan. Puis il s'occupait de « ses champs », ramassait du bois et confectionnait divers outils. Le hameau ayant perdu tous ses habitants, il s'était « attribué » les terres les plus grasses, qu'il avait longuement labourées avant l'hiver. Bientôt il en retournerait à nouveau la surface pour y semer les graines sélectionnées avec soin. Il lui en restait deux petits sacs de jute, qu'il regardait le soir avec une lueur d'espoir... Du blé et de l'orge. Il avait suffisamment de blé pour le grand champ qui longeait la rivière. Pour les deux autres terres labourées, il utiliserait l'orge. Il espérait trouver d'autres semences, dans le village abandonné. Mais pour l'instant, il n'osait pas s'aventurer encore sur ces terres maudites...

Son espoir était là. Il attendait avec impatience l'été et le goût du pain frais, cuit au four. Depuis qu'il s'était rationné pour garder ces graines, il n'avait pas mangé de pain. Près de trois mois déjà... Il n'était plus certain de sa saveur... Cette seule image provoquait seulement chez lui une salive abondante. Il évitait de s'attarder sur ce souvenir...

Pour l'instant, il se contentait de la viande grillée de ses prises ou des truites qu'il réussissait à pêcher dans la rivière. Avec le froid, sa pêche était devenue cependant plus difficile. Il n'avait pas mangé tous les jours à sa faim...

Au fond de la grotte, il restait bien quelques pommes ramassées soigneusement à l'automne. Elles s'alignaient encore sur une petite claie de bois. Il en mangeait une tous les dimanches. C'était son jour de fête...

Ce soir de février, il avait allumé un grand feu pour assécher la grotte encore humide et tenter de lutter contre le froid et la douleur constante de son estomac vide. Assis à même le sol, il fixait l'eau qui tombait, goutte après goutte sur le sol. La chaleur de l'âtre envahissait progressivement son repaire. L'eau qui perlait sur les parois était les derniers signes de l'humidité qui avait à nouveau envahi la grotte pendant son absence... Elle se déposait sur la roche froide du plafond, formait un mince filet qui coulait jusqu'à une arête de la roche puis tombait, dans un claquement sec, sur le sol boueux de l'entrée. Une petite flaque s'étendait maintenant sur le seuil. Il attrapa un bâton et creusa un sillon pour que l'eau s'écoule au dehors. Quand la chaleur se diffuserait dans la grotte, elle disparaîtrait. Il frotta ses mains encore gelées. Malgré les gants de fourrure, confectionnés avec quelques peaux de lapin, il ne pouvait se protéger totalement contre le froid humide qui régnait encore dans la vallée. D'autant qu'il devait constamment les enlever pour utiliser ses doigts engourdis. Le soir, il ne trouvait le sommeil que lorsque son corps avait retrouvé une chaleur suffisante. Il s'endormait alors comme une masse, jusqu'à ce que les braises disparaissent sous une couche de cendres et ne rayonnent plus suffisamment. Quelque temps avant l'aube, la grotte était à nouveau glaciale...

Il se mit à chantonner. Cela faisait des semaines qu'il n'avait fredonné un air. Comment cette mélodie était-elle revenue à sa mémoire ? Il croyait que son passé s'effaçait, mais voilà que cette chanson lui rappelait les jours oubliés. Soudain, l'image de sa mère lui revint à l'esprit. Il essaya d'en chasser la nostalgie, sans succès.

La chaleur avait maintenant envahi la grotte. Le chant de l'eau s'était tu... Il s'allongea sur sa paillasse et ferma les yeux. Au début le sommeil ne vint pas. Puis il se laissa bercer par la musique qui trottait encore dans sa tête et s'endormit...

Vers trois heures du matin, un long hurlement le réveilla en sursaut. Il se dressa sur son lit. Encore engourdi par le sommeil, il se demanda si cela pouvait être un rêve. Il scruta les bruits. Plus rien. Il plaça deux grosses branches sur le feu et souffla pour attiser la flamme... Soudain le cri revint, aussi proche et puissant que la première fois... Il tendit l'oreille. Deux, trois loups ? A moins de trois cent pieds de la grotte, leurs plaintes mêlées résonnaient longtemps, dans l'écho de la vallée... C'est alors qu'il entendit un autre cri, différent, plus plaintif. Un homme ? D'un bond il se redressa, cherchant ses sabots à la lueur de la flamme. Puis il se ravisa. Il avait encore peur de la peste. Qu'est-ce qui pouvait lui garantir que ce visiteur n'allait pas lui apporter encore le malheur. Il s'allongea de nouveau, guettant le moindre bruit. Dans le silence de la vallée, les sons portaient loin. Il s'imaginait la scène. En contrebas de la grotte, la vieille route longeait l'Avre. A cet endroit, elle traversait un bois, à une trentaine de pieds en surplomb de la rivière. C'est là que le voyageur avait dû se faire surprendre. Avait-il campé plus loin, dans la petite clairière d'où l'on apercevait le vieux moulin abandonné ? Les loups nombreux qui rodaient sur les hauteurs avaient dû repérer le campement, et attendre patiemment que la flamme qui les faisait fuir ait disparu... Il espéra que l'homme ait le temps de raviver ce feu et d'éloigner ces visiteurs inopportuns. Un instant, il envisagea à nouveau de lui venir en aide. Pourtant la peur lui tenaillait le ventre. Il ne voulait pas risquer sa peau... Un troisième hurlement se fit entendre et il perçut encore une voix, plus faible. Un enfant ? Le son était clair et semblait si fragile... Les loups étaient ils en train de passer à l'attaque ? Depuis que la peste avait fait ses ravages, il les trouvait plus agressifs. Ils ne rencontraient plus de résistances et s'aventuraient plus près des lieux, autrefois habités. Souvent, il trouvait même des traces jusque devant la porte de sa grotte, le matin, dans la neige...

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Voir aussi la trame historique du roman : cf. Histoire

Vitraux de Nonancourt